« Une Suisse à 10 millions ? Vraies inquiétudes, faux remède »
Bulle, 18.05.2026 — Discours du conseiller fédéral Ignazio Cassis, chef du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) à l’occasion d’une conférence-rencontre sur l’initiative « Pas de Suisse à 10 millions » à Bulle – Seul le texte prononcé fait foi
Mesdames et Messieurs,
Chers invités,
Merci pour votre accueil.
C’est un plaisir pour moi d’être à Bulle :
un pôle économique dynamique, mais aussi une terre profondément suisse.
Ici, on ne regarde pas seulement passer les voitures sur l’A1 entre Genève et Zurich.
Ici, on construit.
On produit.
On exporte.
Et depuis longtemps !
La Gruyère a compris bien avant beaucoup d’autres régions une chose essentielle :
dans un petit pays, la prospérité dépend toujours de l’ouverture.
Bulle et le monde
Voilà plusieurs décennies que votre ville est aussi dynamique que le taureau rouge sur ses armoiries!
Un taureau fonceur…
Qui pourrait parfaitement se fondre dans la politique de puissance à l’œuvre sur la scène internationale.
Sauf que contrairement au taureau – unique en son genre dans son pâturage – la Suisse ne peut pas rester seule dans ce monde fragmenté et incertain.
Tout comme la région de Bulle n’aurait pas pu se développer sans être connectée par l’A1 au reste de la Suisse.
Et bien au-delà.
La Suisse dans le nouveau monde
Mesdames et Messieurs,
Notre prospérité repose sur l’ouverture.
Au fond, l’histoire suisse est toujours la même :
un petit pays sans matières premières,
sans accès à la mer,
mais capable de transformer l’ouverture,
la stabilité et la confiance en prospérité.
Et cette ouverture s’appuie sur trois piliers :
· des règles claires,
· de la prévisibilité
· et de la stabilité.
Tout le contraire du monde actuel !
Oui, le changement de paradigme mondial est un défi existentiel pour notre pays.
Mais – bonne nouvelle ! – nous ne devons pas réinventer la Suisse, ni nous résigner.
Nous devons faire ce que nous savons faire :
· Stabiliser nos relations avec nos partenaires ;
· Défendre le libre-échange ;
· Agir avec pragmatisme.
Cela ne veut pas dire baisser la tête… et charger comme un taureau fougueux !
Non. Cela veut dire avancer avec sang-froid, étape par étape, en gardant le cap.
Ce qu’il faut éviter - initiative « 10 millions »
Ce que nous ne pouvons pas nous permettre, en revanche, c’est la rigidité.
Croire que nous pourrions nous isoler, nous suffire à nous-mêmes, ou protéger notre bien-être derrière des barrières rigides : cela nous affaiblirait.
Gardez cela à l’esprit le 14 juin lorsque vous voterez sur l’initiative des 10 millions…
Soyons clairs : la pression migratoire existe, c’est un fait.
Elle se ressent dans le logement, dans les transports, dans le quotidien aux heures de pointe.
Il ne s’agit pas de l’ignorer.
Il s’agit d’analyser la situation dans son ensemble.
La libre circulation, c’est aussi de la main-d’œuvre qualifiée. Nos entreprises en ont besoin ; d’autant plus que notre population vieillit - et que nous ne faisons pas beaucoup d’enfants !
Notre prospérité : produire (assez) et vendre
Une chose est sûre : nous sommes très bons pour produire des biens de haute qualité, innovants et compétitifs.
Mais être bons à produire ne suffit pas.
Il faut pouvoir vendre !
Les producteurs de Gruyère AOP le savent très bien.
Chers invités,
Un franc sur deux de notre prospérité vient de l’exportation.
Un franc sur deux !
Notre richesse dépend directement de notre accès aux marchés.
Et de loin, le plus important pour nous, c’est l’Union européenne.
Le voilà l’éléphant – ou le taureau – dans la pièce !
Ne l’oublions pas, il s’agit de :
· 450 millions de consommateurs ;
· Notre premier partenaire économique ;
· Un espace de stabilité dans un monde instable.
C’est pour cela que le Conseil fédéral veut poursuivre la voie bilatérale.
Pour permettre à nos entreprises de planifier, d’investir et d’embaucher … en toute sécurité juridique.
Bien sûr, les marchés américains et chinois sont aussi importants pour la Suisse, mais ils ne représentent qu’un cinquième et un dixième du marché européen.
Oui, nous devons être présents partout dans le monde, mais l’Europe reste la base de notre prospérité.
Les Bilatérales III, c’est la solution suisse à la question européenne :
Un accès au marché européen à la carte, sans adhésion, avec des règles claires.
L’initiative des 10 millions remet en question la voie bilatérale, que nous connaissons déjà et qui a bien marché depuis plus de 20 ans.
Nous avons besoin de cette voie !
Je pense notamment à l’accord de reconnaissance mutuelle qui vous permet de vendre vos produits dans toute l’Europe sans barrière technique.
Une réalité fort utile pour beaucoup de monde.
Par exemple :
- cet ancien footballeur portugais qui remarche grâce à une prothèse de hanche fabriquée à Yverdon ! ou encore
- cette jeune estonienne diabétique qui peut profiter de son gâteau d’anniversaire grâce à sa pompe à insuline produite à Tolochenaz !
Ces personnes constituent votre clientèle ... tant qu’elles auront accès à vos produits à des prix compétitifs.
Votre rôle
Mesdames et Messieurs,
Ce ne sont pas des questions techniques.
Elles touchent à quelque chose de plus profond : à la manière dont nous voulons vivre ensemble.
Et cela réveille certes des craintes - que je comprends - mais l’enjeu en vaut la peine.
Ce qui se jouera véritablement dans les urnes, c’est notre capacité à gérer intelligemment nos interdépendances, à garantir notre prospérité.
La vraie question n’est pas : combien de personnes voulons-nous ?
La vraie question est : voulons-nous vivre dans un pays attractif ou dans un pays qui se replie sur lui-même ?
Dans ce contexte, permettez-moi d’être direct :
On ne peut pas défendre l’ouverture économique en silence dans notre démocratie directe.
La Suisse a besoin de vous – pas seulement comme entrepreneurs, mais comme citoyens et acteurs de la vie publique.
Dans un monde complexe, les solutions simplistes sont rarement les meilleures.
Conclusion 10 mios et vous
Chers invités,
La Suisse n’a jamais prospéré en se fermant.
Elle a prospéré parce qu’elle est restée ouverte, fiable et pragmatique.
L’initiative des « 10 millions » propose l’inverse.
À vous maintenant de défendre vos entreprises, votre région et ce qui a fait le succès de notre pays – en prenant le taureau par les cornes !
Je vous remercie.
