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DiscoursPublié le 7 mai 2026

Allocution du conseiller fédéral Martin Pfister à la Fondation Jean Monnet pour l'Europe

Lausanne, 06.05.2026 — Allocution du conseiller fédéral Martin Pfister, chef du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS), à la Fondation Jean Monnet pour l'Europe à Lausanne, mercredi 6 mai 2026.

Seule la version orale fait foi

Monsieur le Président et Monsieur le Directeur de la Fondation Jean Monnet pour l’Europe,
Madame la Conseillère d’Etat,
Madame la Conseillère municipale,
Mesdames et Messieurs les conseillers et conseillères nationales et aux Etats,
Mesdames et Messieurs en vos titres et fonctions,

Qui nous défendra?

Jusqu’à récemment, on ne se posait pas vraiment la question. L’ordre mondial tenait, même s’il faisait face à des défis. Il reposait sur un pôle. Il était certes secoué par des conflits. Néanmoins, nous disposions d’outils pour les appréhender: nous recourrions au système de sécurité collective, au droit international, à la médiation, à la justice internationale…

Aujourd’hui, nous vivons une césure. Le monde devient multipolaire, ignore le droit et recourt à la politique de puissance. La sécurité de la Suisse n’a pas été menacée autant et de manière si multiple depuis des décennies.

Qui nous menace? En premier lieu, la Russie. De même que d’autres grandes et moyennes puissances.

Les spécialistes de mon département et leurs homologues européens analysent précisément ce qui fait l’objet d’attaques ciblées. On peut résumer ainsi leur constat: ce qui est actuellement dans le collimateur, c’est la capacité de fonctionnement de l’Etat et de la société. Concrètement, les attaques sont dirigées contre la cohésion sociale, la confiance dans les institutions nationales et internationales, le socle des relations entre Etats démocratiques et la démocratie elle-même.

L’adversaire utilise toutes sortes de moyens, parmi lesquels les attaques cybernétiques, le sabotage, les activités d’influence et la désinformation.

On veut nous déstabiliser, on tente de nous désorienter, on nous teste.

«Nous» c’est la Suisse. «Nous» c’est l’Europe. Ce sont les Etats reposant encore sur le fondement de la démocratie, de l’état de droit et des droits de l’homme.

Les rivalités géopolitiques ont déclenché une nouvelle course aux armements, mais aussi une course pour les technologies, l’énergie et les matières premières.

L’imprévisibilité et la rapidité de la dégradation de la situation sont telles que personne ne peut anticiper exactement ce qui nous attend dans cinq, dix ou quinze ans. Ce qui est clair, c’est que tout peut arriver. Très vite… Ce qui est aussi clair du côté de la Russie, c’est que cette dernière s’est réorientée à long terme vers une économie de guerre. Elle développe un dispositif militaire et un armement dépassant largement les besoins de la guerre en Ukraine. La Russie ne semble pas vouloir s’en arrêter là.

Les Etats-Unis nous défendront-ils?

Les Etats-Unis veulent plutôt se désengager de l’Europe. A long terme, ils se réorientent vers l’Indo-Pacifique… Dans l’immédiat, ils réagissent à des frictions avec les nations européennes.

Les Etats-Unis ont été jusqu’à menacer l’Europe en menaçant le Groenland.

Alors l’Europe nous défendra-t-elle?

En son temps, Jean Monnet avait œuvré pour une union européenne politique et militaire. Il avait soutenu la création d’une Communauté européenne de défense. Ce projet avait toutefois échoué en 1954, suite au rejet du parlement français. Jean Monnet avait alors opté pour une intégration économique, dont il pensait qu’elle mènerait inévitablement à une union politique et à une défense commune.

De fait, face à la situation actuelle, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, pousse pour une Europe de la défense. Elle a annoncé en ce sens une stratégie de sécurité globale pour cet été.

Le livre blanc de l’UE de 2025 a déjà déterminé les orientations stratégiques d'un réarmement massif de l'UE et de ses États membres d'ici 2030. L’UE veut combler ses lacunes en matière de capacités. Pour ce faire, elle veut renforcer la compétitivité de son industrie de l'armement. Elle veut acheter en commun et augmenter les investissements, 800 milliards d'euros d’ici 2030.

La présente Commission européenne compte, pour la première fois de son histoire, un commissaire à la défense.

Les dirigeants européens veulent préciser les modalités de mise en œuvre de la clause du Traité sur l’Union européenne, qui prévoit une obligation d'assistance mutuelle en cas d'agression.

L'UE défend, comme les Etats-Unis et la Chine, une conception multidimensionnelle de la sécurité. Ses instruments incluent le marché intérieur et la sécurité économique, les sanctions, le processus d'élargissement et les partenariats avec des Etats partageant les mêmes valeurs.

Il est probable qu’en matière de défense, l’Europe évolue en groupes d'États formés de manière ad hoc, des coalitions of the willing. Pourront être inclus dans ces groupes à géométrie variable des Etats non-membres de l’UE, comme le Royaume-Uni et la Norvège.

Tous ces Etats, lorsqu’ils sont membres de l’OTAN, augmentent à 5% la part du produit intérieur brut consacrée au financement de la défense et de la sécurité.

Malgré cela, aucun Etat européen n’est en mesure de fournir à lui seul en quantité suffisante les capacités stratégiques clés. L’Europe, si elle continue à avancer résolument et conjointement, prendra bien une dizaine d’années pour combler ses lacunes capacitaires. La Russie le sait.

Dans ce contexte, mes interlocuteurs européens sont clairs. Ils attendent au minimum que nous soyons en mesure d’assurer notre propre défense. La Suisse est une plaque tournante européenne pour l'énergie, les transports et les données. Une action de sabotage, une attaque cybernétique ou une frappe aérienne contre ses infrastructures critiques peut menacer l'approvisionnement national et aller jusqu’à déstabiliser l’Europe.

Naturellement, nous bénéficions des capacités de défense des pays membres de l’OTAN, notamment à la frontière avec la Russie. Alors en retour, il est attendu que nous apportions nous aussi notre part à la sécurité en Europe, toujours dans le respect de notre neutralité.

On me demande quelles sont nos capacités. Un système de milice est le meilleur test d’aptitude d’une armée, vu que le personnel de milice peut en juger par lui-même. Procédons donc ensemble au bilan.

Si l’armée était mobilisée actuellement, nous ne pourrions pas équiper l’ensemble des soldats et soldates. L’armée n’est pas non plus en mesure de répondre aux menaces les plus vraisemblables, qui sont les attaques cybernétiques, les attaques de drones et les attaques aériennes à longue distance (comprenez par exemple un missile russe sur une infrastructure critique).

Ce bilan mitigé n’est pas dû à des militaires incompétents, mais à un souci d’économie dans des décennies plus sûres. On avait recalibré l’armée pour servir un but premier de formation. L’idée était de disposer d’un noyau de compétences de base, à amplifier si nécessaire. Plus récemment, le Conseil fédéral et le parlement ont décidé d’augmenter la part du budget de défense à 1% du produit intérieur brut d’ici 2032. Cette augmentation n’est toutefois pas encore entièrement financée, vu les défis budgétaires de la Confédération.

Le résultat est qu’aujourd’hui, si nous étions attaqués gravement, nous serions dépendants de l’aide d’autres nations. Notre neutralité ne nous empêcherait pas de nous défendre avec d’autres, puisque cette dernière n’est plus applicable dès que nous sommes attaqués. Mais notre armée ne serait pas suffisamment interopérable pour se défendre effectivement avec d’autres. Nous ne serions pas sûrs non plus de trouver des partenaires disposés à soutenir militairement un pays qu’ils perçoivent comme riche et peu solidaire… Notre refus de soutenir militairement l’Ukraine a laissé des traces.

Vu l’ensemble de ces raisons, garantir la sécurité de notre pays requiert une réorientation rapide et importante de notre armée.

Pour préserver la paix, nous devons être en mesure de dissuader.

Le but premier de l’armée doit être la défense. Il faut la structurer et l’équiper en conséquence. Nous devons aussi mieux gérer les projets d’acquisitions.

L’armée doit pouvoir nous défendre contre les menaces les plus vraisemblables. Fixer de telles priorités implique des renoncements nets. Je pense par exemple à l’équilibre entre drones et chars.

L’armée ne peut plus être le poste budgétaire sur lequel on économise. Au contraire, des ressources supplémentaires sont désormais indispensables. Supprimer le frein à l’endettement n’est pas une solution. On ne peut pas non plus financer l’entier des moyens additionnels pour l’armée par des économies faites ailleurs: la difficulté de trouver des compromis au parlement dans le cadre du plan d’allégement budgétaire le démontre.

Enfin, du point de vue de nos relations avec l’Europe, il faut se calquer sur nos intérêts. Pour disposer de l’option de nous défendre avec nos voisins le jour J, notre armée devrait augmenter son interopérabilité. Dans un contexte toujours plus transactionnel, la Suisse doit vouloir donner, si elle veut recevoir. Elle a intérêt à progressivement réorienter ses acquisitions d’armement vers l’Europe. De manière plus générale, la Suisse gagne à clarifier ses relations avec l’UE, qui subit la même menace et défend les mêmes valeurs, dans un même contexte géographique, économique, social et culturel. Cela passe par une approbation du paquet d’accords bilatéraux III et, par conséquent, par un rejet de l’initiative pour la durabilité «Pas de Suisse à 10 millions!».

J’en viens à la conclusion.

Je vous pose la question à nouveau: qui nous défendra?

En fait, je le crois, chacun et chacune d’entre nous.

Nous avons tous une responsabilité. Par exemple la responsabilité de montrer à notre entourage la nécessité de protéger notre démocratie, notre cohésion sociale et tous les atouts, qui ont fait notre succès économique, social et politique. Les jeunes ont une responsabilité de s’engager, en effectuant un service militaire dans toute la mesure du possible. Chaque personne disposant de droits politiques porte une responsabilité face à ses choix devant les urnes: c’est contribuer à la sécurité que de voter pour la révision de la loi sur le service civil le 14 juin prochain et pour la révision de la loi sur le matériel de guerre plus tard cette année.

Dans cet esprit, j’invite l’ensemble des acteurs de la vie publique, notamment les cantons, les partis politiques, les associations et les médias à exprimer un soutien non équivoque pour un financement adéquat de la sécurité dans le cadre de la procédure de consultation en cours, puis au parlement et en votation populaire, le cas échéant.

Car rester les bras croisés face à l’imprévisibilité met en péril la souveraineté de la Suisse. Se résigner face à la course aux armements nous met en position de faiblesse dans la perception des adversaires. Pour éviter d’être à la merci des autres, il faut agir avec détermination.

La Suisse est une place économique et financière forte, un pôle d’innovation mondial, une démocratie directe dont les citoyens et citoyennes savent prendre parfois des décisions douloureuses. En clair, la Suisse serait capable de ne pas capituler devant les menaces. Elle en sera capable, pour autant qu’elle le décide.

Alors décidons! Décidons de ne pas administrer, mais de conduire. Décidons de ne pas agir trop peu ni trop tard. Décidons de protéger ce que nous chérissons, à commencer par notre société, libre, démocratique et prospère.

Mesdames et Messieurs, les césures offrent aussi des chances. Saisissons-les! Soyons les protagonistes de notre avenir.

Je vous remercie.